Dans mes ateliers, dans mon entourage – et bien au-delà, dans la société au sens large – j’observe, pour schématiser, deux grandes façons de traverser la quarantaine.

Il y a celles qui avancent en mode tortue. Si elles pouvaient rester sur place, consolider leur carapace, ça leur irait très bien. Évidemment, elles avancent – pas d’autre option – mais le plus lentement possible, comme si elles craignaient d’arriver. Ce qui est peut-être le cas, d’ailleurs : ultimement, nous avançons toutes vers notre ligne d’arrivée finale. La carapace protège des effets du doute. Est-ce que je l’aime encore ? Est-ce que c’est normal de m’ennuyer autant au travail ? Est-ce que j’ai vraiment envie de ce quotidien ?

À l’opposé, il y a les lièvres. Pour elles, ces mêmes questions doivent trouver une réponse le plus vite possible. Au fond, la peur de la ligne d’arrivée de la vie et le doute leur sont tout aussi insupportables – alors elles réagissent. Hyperactivité! Démission soudaine! Rupture! Aventures!

Ces deux stratégies ne changent en rien l’issue du chemin. On arrive, tortue ou lièvre, au même endroit – le temps fait son œuvre quoi qu’on fasse. Mais elles impactent profondément la qualité du chemin. La carapace de la tortue isole aussi de ce qui pourrait nourrir : rencontres, élans, plaisir du moment présent – sacrifiés à la prudence. L’emballement du lièvre a un coût tout aussi réel : des ruptures précipitées qu’on regrette, des choix pris dans l’urgence plutôt que dans la clarté, une agitation qui, loin de dissiper le doute, l’empêche parfois d’être vraiment entendu.

Ce que je reconnais dans ces deux figures, ce ne sont pas deux tempéraments opposés. C’est peut-être deux façons de composer avec la même peur de fond : celle de la destination elle-même – la finitude, le vieillissement, cette ligne d’arrivée qu’on préfère ne pas nommer. La tortue la tient à distance en ralentissant, comme si repousser l’allure repoussait l’échéance. Le lièvre la tient à distance en s’agitant, comme si l’épuiser d’avance la rendait moins menaçante.

Et sous cette peur-là, il y en a peut-être une seconde, plus discrète : la peur du doute, de l’incertitude. La peur de ne pas savoir, en chemin, si l’on va au bon endroit. L’incertitude vécue comme un risque: celui de devoir choisir/quitter/réaménager/dire non… La tortue et le lièvre partagent, chacune à leur façon, la tentation d’esquiver ces questions de fond, existentielles : l’une en ralentissant jusqu’à ne plus les croiser, l’autre en s’agitant jusqu’à ne plus les entendre.

Évidemment, je n’ai ni baguette magique ni solution miracle. Il n’y a pas de troisième stratégie à opposer aux deux premières. Peut-être, simplement, accepter de regarder son propre fonctionnement — tortue ou lièvre, ou un peu des deux selon les moments. Et se demander ce qui pourrait être différent si ni la finitude ni le doute n’étaient à fuir ou  à trancher dans l’urgence, mais traversés, chacune à son rythme.