Il y a un bug dans le jeu de la vie. Un peu comme si les règles étaient truquées — ou plutôt comme si on nous avait installé, très tôt, un logiciel d’instructions invisibles, pensé pour nous faire courir après d’illusoires victoires.

Ce logiciel varie un peu selon les origines, les familles, les milieux. Mais le socle se ressemble.

  • Enfance : sois sage, ne fais pas de vagues, souris même quand tu es en colère.
  • Adolescence : sois désirable, mais pas trop. Sois indépendante, mais pas égoïste.
  • Quarante, cinquante ans : ne vieillis pas, gère tout, et surtout, sois fun — même quand tes hormones te font vivre le grand huit émotionnel.

Tout ça pourquoi, au juste ?

  • Pour l’’amour? (celui qui exige qu’on se plie en quatre pour le mériter.)
  • Pour la réussite professionnelle? (celle qui nous demande de prouver deux fois plus pour être vue à moitié.)
  • Pour la légitimité? (celle qu’on nous accorde à condition de rester dans le cadre.)

Un logiciel taillé pour survivre en milieu hostile. Pas pour vivre.

Je m’en suis rendu compte un jour où j’avais, en apparence, tout réussi. Une vie affective stable, un métier qui avait du sens. J’avais coché toutes les cases – celles qu’on m’avait, sans le dire, données à cocher. Et j’ai senti quelque chose d’imprévu: une déception. Presque une tristesse. Et après ? Avoir atteint ce qu’on m’avait présenté comme un aboutissement ne suffisait pas.

Ce que je comprends aujourd’hui, avec le recul de mon travail auprès d’autres femmes, c’est que ces stratégies – s’adapter, prouver, se rendre indispensable, ne pas faire de vagues – sont des stratégies de survie en milieu hostile. Dans la vingtaine, dans la trentaine, on a fait du mieux qu’on pouvait avec le contexte qui était le nôtre. Mais les dés étaient pipés dès le départ. Le logiciel avait ses biais.

On continue pourtant, bien après, d’agir selon ces mêmes règles – pour préserver le lien, avec nos proches, avec notre entourage, avec le contexte social qui nous entoure – au prix, parfois, de nos propres ressources, de nos envies, de parts de nous plus authentiques. On les range sous le tapis.

Et si on s’autorisait d’abord à ressentir cette déception, cette tristesse voire cette colère?

Les chamboulements émotionnels ne sont pas des obstacles à dépasser au plus vite. Ce sont peut-être le premier signe que quelque chose, en nous, est prêt à changer de règles. Sans urgence, sans passage à l’acte immédiat — en prenant le temps qu’il faut pour coder un nouveau logiciel. Celui qui tourne grâce à notre élan vital.